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Non à la décarbonisation !

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Les mots du débat

DSC_0080Nombre de scientifiques réputés soulignent l’impératif d’une « énergie décarbonisée ». Je souhaite attirer l’attention sur cette « carbonisation » dont ces auteurs appellent le contraire ou la privation de leurs vœux. Carboniser signifie « transformer de la matière organique en charbon », s’agirait-il de transformer le charbon en matière organique ? Une nouvelle pierre philosophale ? Non, l’idée ne recouvre aucune réaction chimique identifiée. Il s’agit simplement d’appeler à l’utilisation de sources d’énergie fondées sur autre chose que la transformation de matières comprenant du carbone afin de dissiper moins de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Or, depuis le XVIIIe siècle, selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales (http://www.cnrtl.fr/portail/), « comprenant du carbone » se dit en français « carboné ». Les néologismes « décarboné » et « décarbonation » sont donc légitimes et pertinents dans la culture francophone, à côté de l’élégant « décarbonater » qui signifie « extraire l’anhydride carbonique d’un matériau », du tonitruant « décarburer » qui signifie « éliminer plus ou moins complètement le carbone contenu dans une fonte ou un acier » ou même du sophistiqué « décalaminer », la calamine étant, dans les moteurs à explosion, un dépôt charbonneux résultant de la combustion de l’huile et du carburant.

La langue anglaise ne s’est pas dotée d’un « carboned » équivalent du français « carboné ». Dès lors « carbonize » a été sa seule source de néologisation. « Décarbonisé » n’est donc qu’un méchant anglicisme et la langue française est (parfois) plus riche et précise.

« Décarboner » est majoritairement employé. Une recherche rapide sur internet rapporte 8 % de « décarboniser/é » pour 92 % de « décarboner/é ». Néanmoins, il est préoccupant de voir des auteurs de réputation de rigueur scientifique trouver des justifications à ce néologisme, sauf à se laisser abuser par les sirènes de l’uniformisation linguistique.

« Il ne faut pas croire qu’on puisse unifier les langues naturelles, idée qui pourrait être une tentation. D’aucuns appelleraient de leurs vœux une langue dans laquelle la totalité du réel, comme les rapports que nous entretenons avec lui, seront reflétés. Depuis Babel, on sait qu’on ne peut avoir un rapport différencié à la réalité que si l’on dispose des ressources des langues naturelles, qui sont différentes les unes des autres. Ce qui se dit dans l’une ne se dit pas aussi bien dans l’autre. Là encore, on est dans un univers de traduction, la richesse culturelle étant entièrement dans la traduction.

« Pas de retour, donc, à la langue qui nommait de façon univoque le réel. Car elle serait totalement inadaptée à dire la vérité de la science, qui elle, ne prétend pas du tout détenir de façon univoque, dans son discours scientifique, la clé du réel. Tout cela ne peut se résumer dans une seule langue, une langue dénotative, qui désignerait le réel de façon péremptoire et définitive, ce qui serait totalement contradictoire au doute méthodique qui habite les sciences. »

Heinz Wismann, Partager la science, l’illettrisme scientifique en question, IHEST/Actes sud, 2013

 Voir aussi l’entretien avec Heinz WISMANN : Culture scientifique – culture générale, quels rapports ? sur le site internet de l’IHEST

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